Voix/style
Pour que ceux qui attendent un nouveau jour ne s’ennuient pas, parlons de voix et de style.
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Le style d’un auteur, tout le monde voit ce que c’est. C’est la manière qu’il a de s’exprimer. L’utilisation d’une syntaxe particulière, d’un langage particulier (un idiolecte), qui fait que l’auteur dépose sa « signature » dans son œuvre. La stylistique telle qu’on la pratique en prépa fait appel aux figures de style, aux jeux de sons et de langages, idéalement pour définir une tendance artistique, des traits esthétiques.
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Puis sa figure prit une expression de colère, elle ne me disait même pas un mot, et en effet pour bien moins que cela on ne m’adressait plus la parole pendant plusieurs jours.
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Éléments de liaisons (puis, et, en effet), pronoms (elle, me, on), allitérations (plus, parole, pendant, plusieurs ; me, même, mot), juxtaposition de plusieurs propositions sous forme de parataxe, etc. Tout cela relève du style. Mais est-ce par cela que l’on sent que cette phrase vient de Proust ? Une des multiples doctrines du style propose de reconnaître un auteur dans son style (on parle de style baudelairien, proustien et autres écrivains), mais un écrivain est-il dès lors condamné à n’avoir qu’un seul style, toute sa vie durant, et ne jamais pouvoir évoluer ?
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Je veux croire que le progrès est possible pour l’écrivain. Mais dans ce cas-ci, il faudrait supposer que le style n’est qu’une construction purement artificielle produite par des universitaires lassés de ce monde ancien. Ce qui serait assez embêtant. Le style existe, et il faut bien avouer qu’une œuvre est remarquable par le maintien d’un même style, d’une même touche artistique.
La lenteur grave, le pas traînant de cet homme eussent sans doute impatienté des gens irréfléchis ; mais un observateur ou des personnes nerveuses auraient éprouvé un sentiment voisin de la terreur au bruis mesuré de ces pieds où la vie semblait absente, et qui faisaient craquer les planchers comme si deux poids en fer les eussent frappés alternativement. (p.66)
Produit un style semblable à :
Pierquin lui-même ne contemplait pas sans un sentiment de respect ce lion en cage, dont les yeux pleins de puissance refoulée étaient devenus calmes à force de tristesse, ternes à force de lumière, dont les regards demandaient une aumône que la bouche n’osait proférer. (p.257)
Situées d’une part et d’autre de La Recherche de l’Absolu, ces deux phrases balzaciennes, mises en regard, se recoupent par plusieurs caractéristiques qu’on ne peut nier. Cependant, peut-on croire sincèrement que le style de La Fille aux yeux d’Or est semblable ?
Un des spectacles où se rencontre le plus d’épouvantement est certes l’aspect général de la population parisienne, peuple horrible à voir, hâve, jaune, tanné.
Ou, plus loin :
En voyant ce peuple exhumé, les étrangers, qui ne sont pas tenus de réfléchir, éprouvent tout d’abord un mouvement de dégoût pour cette capitale, vaste atelier de jouissances, d’où bientôt eux-mêmes ils ne peuvent sortir, et restent à s’y déformer volontiers.
Voire, encore plus loin :
Prenez ces deux mots comme une lumière et parcourez cette grande cage de plâtre, cette ruche à ruisseaux noirs, et suivez-y les serpenteaux de cette pensée qui l’agite, la soulève, la travaille.
Le style balzacien n’a pas d’unité réelle. La « cage » de l’Absolu et celle des Yeux d’Or n’entretient pas le même sémantisme : il n’y a donc pas un vocabulaire particulier à un auteur qui emploierait le même mot dans la même acception à travers ses écrits.
Un bon écrivain est un bon lecteur (paraît-il) : et il se nourrit des styles qu’il lit. On n’est pas le même avant et après avoir lu La Princesse de Clèves (qui emploie très souvent la construction syntaxique « ne les pas », et peut changer la façon de voir la langue). Proust s’amusait à imiter le style d’illustres écrivains. La parodie/le pastiche (pour se moquer ou non) est très faisable.
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Proust a pastiché Flaubert :
La chaleur devenait étouffante, une cloche tinta, des tourterelles s’envolèrent, et, les fenêtres ayant été fermées sur l’ordre du président, une odeur de poussière se répandit.
D’un point de vue stylistique, cette phrase se rapproche de celles de Madame Bovary, même si là encore, il faut y aller avec des pincettes. On peut estimer que si Flaubert s’était intéressé au procès de Lemoine entre sa Bovary et Salammbô, il aurait pu, éventuellement, avoir ce genre de phrase.
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Et pourtant, l’on sent une différence majeure entre la phrase de Proust et :
Elle entra, comme autrefois, par la petite porte du parc, puis arriva à la cour d’honneur, que bordait un double rang de tilleuls touffus. Ils balançaient, en sifflant, leurs longues branches.
Ou, si vous préférez un passage de Salammbô :
Des figuiers entouraient les cuisines ; un bois de sycomores se prolongeaient jusqu’à des masses de verdure, où des grenades resplendissaient parmi les touffes blanches des cotonniers : des vignes, chargées de grappes, montaient dans le branchage des pins : un champ de roses s’épanouissait sous les platanes ; de place en place sur les gazons, se balançaient des lis ; un sable noir, mêlé à de la poudre de corail, parsemait les sentiers, et, au milieu, l’avenue des cyprès faisait d’un bout à l’autre comme une double colonnade d’obélisques verts.
Malgré la forte similitude formelle, malgré le fait que la Lettre se ressemble, l’Esprit n’est pas le même. C’est, à mon sens, ce que l’on peut appeler la voix de l’auteur. Si une personne parle, vous reconnaissez sa voix, qu’elle pleure, chante ou marmonne. On peut imiter une voix, en reprendre les caractéristiques principales, mais la voix reste unique et propre à une seule personne. C’est la voix qui, à mon sens, fait le lien entre
Nous étions à l’étude, quand le Proviseur entra, suivi d’un nouveau habillé en bourgeois et d’un garçon de classe qui portait un grand pupitre. Ceux qui dormaient se réveillèrent, et chacun se leva comme surpris dans son travail.
et
Pécuchet, grâce au ciel, avait conservé un vieil habit de cérémonie à collet de velours, deux cravates blanches et des gants noirs. Bouvard mit sa redingote bleue, un gilet de nankin, des souliers de castor ; et ils étaient fort émus quand ils traversèrent le village et arrivèrent à l’Hôtel de la Croix d’or.
Entre ces deux passages, le style s’est formé, s’est confronté. Tout comme le langage se complexifie, s’enrichit, apprécie puis déprécie des constructions, s’amuse somme toute. Mais la voix reste la même, on reconnaît ces vibrations si particulières.
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Parce que « ça parle ». La littérature ne fait pas que dire, que parler. Elle se fait entendre aussi. La voix de Flaubert, c’est cette tonalité qui fait qu’on se doute que c’est cet auteur qui parle, et pas un autre. Il peut être très bien imité par Proust, mais l’imitation est toujours imparfaite, même en art. On peut parler comme quelqu’un, dire les mêmes phrases, utiliser le même vocabulaire et les mêmes constructions syntaxiques et grammaticales, faire les mêmes erreurs et employer les mêmes tics de langage (« anthracite » dans les Chemins). Mais on ne peut pas reproduire à l’identique la voix de l’auteur.
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Il y a donc une singulière différence. Si le style évolue, comme un langage, s’enrichissant par la découverte de nouveaux mots, d’expressions, de nouvelles façons de parler aussi ; la voix, elle, ne change pas, et est cette caractéristique spécifique qui dénote la tessiture d’un auteur (si l’on concède que « ça chante »). Et il est très difficile de définir une voix. Ce n’est pas la vitesse d’énonciation, la hauteur (grave ou aigu), la force (cri ou murmure), non, c’est autre chose, qui se situe dans un domaine encore trop peu étudié.
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Il en faut, du temps, pour se familiariser avec une voix. Ce n’est pas parce qu’un a lu Madame Bovary que l’on va reconnaître la voix de Flaubert en toute circonstance. Mais un lecteur attentif et attentionné saura peut-être déceler ces vibrations particulières (l’écrire n’est-il pas un mode vibratoire du langage ?), ces infimes variations qui seules relèvent de la voix et non du style ? Il est évident que la phrase « Il voyagea » peut-être employée par des milliers d’auteurs : la voix se distingue sur des passages plus longs : il faut entendre un peu plus pour distinguer.
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« Je m’en allais » a été employé à la fois par Rimbaud et Apollinaire : et l’on peut voir l’un ou l’autre dans ce segment. Un lecteur féru et passionné pourra peut-être même situer ces quatre mots dans l’immensité des segments rimbaldiens ou apolliniens.
Il flotte dans la gare une lumière bleuâtre, chichement distribuée. Je me souviens de cette lumière d’attente que je connais depuis 1936, pourtant. C’est une lumière pour attendre le moment où il faudra éteindre toutes les lumières. C’est une lumière d’avant l’alerte, mais où l’alerte s’inscrit déjà.
Des lecteurs auront reconnu la voix de Semprun. Que peut-on dire de cette voix ? La vocalogie n’existe pas encore. Peut-être un baryton ? Et encore, la tessiture varie selon la voix (mais comme le thème est assez sombre, sans être totalement noir, peut-être peut-on parler de baryton). Peut-être y a-t-il un très léger accent espagnol ?
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Comment parler de la voix d’un auteur ? sans tomber dans l’ineffable stylistique ? sans non plus user du vocabulaire technique de la musique, qui reviendrait à faire une étude grammatologique, syntaxique, voire systématique du texte ? sans parler de la façon dont « ça parle », de l’énonciation qui a rapport à la façon dont on s’exprime, au style donc ?
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Quand bien même, serait-il véritablement pertinent d’essayer de cerner la voix d’un auteur ? La voix, n’est-ce pas précisément ce qui se dérobe ? On n’a jamais décrit une voix. On a décrit l’énonciation, le ton, le timbre, la vitesse, mais jamais la voix elle-même. Essayez de décrire la voix de votre voisin, ou de votre parent, ou de votre amoureux(euse). C’est impossible. Une voix, a fortiori une voix qu’on aime, a ce « on ne sait quoi » qui précisément n’est pas accessible à la connaissance. Mais quand on aime une voix, il fait bon de l’entendre encore et encore, de la relire encore et encore. D’où les auteurs fétiches que l’on peut avoir.
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Mais on peut aussi trouver que parfois, cette voix est discordante, quand elle s’attaque à un chant qui n’est pas dans sa tessiture et fait des fausses notes. Imaginez un baryton qui s’attaque à la Seconde Aria de la Reine de la Nuit (Mais quand un soprano s’y attaque, c’est magnifique). Catastrophe (s’il n’adapte pas les notes) ! Mais l’on pardonne aux voix que l’on aime.
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L’écrivain, somme toute, est un peu comme un chanteur, ou un « auteur-compositeur-interprète ». Après tout, il écrit ses textes, il les dit.
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Le léger désavantage avec la voix, c’est qu’on ne peut pas se contenter de dire et puis c’est tout. Il y a le retour son (comme lorsque vous enregistrez à la radio). On doit se relire, et dans mon activité d’écrivain (seul domaine où je me permets d’avoir des prétentions), je me lis en même temps que j’écris. Ce qui est assez étrange : il est rare que l’on apprécie sa voix. Elle n’est pas la même quand on s’entend parler et quand on parle. Pour cette raison, on s’étonne souvent. « Moi, j’ai écrit ça ? ça ne me ressemble pas ! —Ah si, si, on voit bien que c’est de toi ».
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Tout comme un chanteur, l’écrivain cherche à maîtriser sa voix, à la travailler pour en faire quelque chose de beau. Trouver la bonne mélodie, les bons accords, pour fabriquer une musique, une chanson. Il y a ceux qui font appel à des paroliers : qui font appel à des scribes, des nègres, des écrivains publics, des biographes. Il y a ceux qui ne savent pas composer et font appel à des compositeurs : qui font appel à des faits réels, des thèmes rebattus, qui font des traductions et des adaptations.
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Orphée était un poète : à la fois un chanteur et un écrivain. Car après tout, les deux activités ne sont pas si éloignée : auteur comme chanteur a sa lyre à la main, et chante, ou parle. On pourrait dire que la littérature est le slam de la chanson.
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Ce qu’il faut retenir de cette longue trop longue digression sur deux mots, c’est qu’il y a un style, qu’il y a une voix, et qu’il ne faut pas chercher pourquoi. À une (proche ou lointaine) prochaine fois.